
Jardins ouvriers, abandon, potagers, plantations, extension, modélisation 3D… Des idéaux de Claude-Nicolas Ledoux, architecte du lieu aux tumultes des époques, jusqu’à l’ère contemporaine, nous vous proposons aujourd’hui de voyager dans le temps pour découvrir l’évolution des jardins de la Saline royale, qui célèbre cette année ses 250 ans d’existence. Une rétrospective documentée et surprenante dans l’environnement végétal et botanique de l’illustre manufacture de sel du XVIIIème siècle, située en pleine campagne près de la Forêt de Chaux dont le bois servait à chauffer la saumure provenant de Salins.
1775 – 1895 – Le projet initial : des jardins ouvriers

Ledoux avait pensé les espaces extérieurs de la Saline royale et de la Cité de Chaux avec des jardins ouvriers fonctionnels, clos et nourriciers, organisés par des haies et des alignements d’arbres, plutôt que des jardins d’agrément, seulement aux Commis. Les plans et descriptions d’époque montrent l’importance accordée aux circulations, aux perspectives qui structuraient le site. Si la nature y trouvait sa place, c’était toujours dans un cadre géométrique rigoureux, au service de la vie quotidienne et de la communauté. Ce parti pris éclaire la conception des jardins au XVIIIᵉ siècle et invite aujourd’hui à penser les aménagements paysagers de la Saline royale dans le respect de cette vision, en conciliant fonction nourricière, esthétique et durabilité.
1900-1950 – L’abandon du monument : la nature reprend ses droits

Lorsque la Saline fut abandonnée après l’arrêt définitif de l’activité industrielle à la fin du XIXᵉ siècle, les espaces extérieurs se transformèrent peu à peu. Entre 1900 et 1950, les cours et jardins conçus pour être des espaces strictement ordonnés et rayonnants furent alors envahis par une végétation spontanée. Des arbres poussèrent devant la porte monumentale, dans l’allée centrale en direction de la Maison du directeur, ainsi que dans le demi-cercle, modifiant radicalement les perspectives originelles.
Ces plantations sauvages nées de l’absence d’entretien, donnaient à la Saline l’aspect d’un site indompté et ombragé, en contraste avec le projet initial d’un paysage rigoureusement harmonieux. Elles témoignent d’une période de déclin mais aussi d’une réappropriation involontaire de l’espace par la nature, avant que ne débute la grande campagne de sauvegarde et de restauration au milieu du XXᵉ siècle.
1956 – La Saline coopérative : les potagers communs

En 1956, ses espaces extérieurs reprirent vie sous une forme inattendue : des potagers collectifs. Après des décennies d’abandon, le demi-cercle et certains jardins furent octroyés en lopins où les habitants des environs venaient cultiver légumes et fruits pour leur consommation quotidienne. Chaque famille bénéficiait d’une petite parcelle attribuée dans l’enceinte. Le demi-cercle, autrefois espace de stockage puis laissé en friche, fut quadrillé en bandes cultivables, séparées par des allées de terre permettant une circulation facile.
On y plantait avant tout des légumes de base : pommes de terre, carottes, choux, haricots, ainsi que quelques arbres fruitiers. Les parcelles étaient entretenues collectivement, mais chacun avait sa responsabilité sur son carré, ce qui donnait à la Saline l’allure d’un grand jardin vivrier. Ce retour à la terre faisait de l’ancien site industriel un lieu de sociabilité rurale : les habitants se retrouvaient autour de leurs cultures, échangeaient graines, conseils et parfois récoltes.
Ces potagers, d’allure modestes, néanmoins essentiels, redonnaient à la Saline une vocation nourricière, en écho à l’intention première de Ledoux qui avait imaginé des jardins pour l’autarcie des familles. Loin de l’ordonnancement géométrique du XVIIIᵉ siècle, ces cultures partagées traduisaient l’esprit de solidarité et de subsistance de l’après-guerre, tout en inscrivant la Saline dans la vie locale avant sa renaissance patrimoniale.
1965-1975 – Le grand nettoyage : la Saline se refait une beauté

Dans les années 1960, lors de la « remise au propre » du site et des premières campagnes de restauration, certains alignements d’arbres (marronniers, tilleuls) ont été replantés ou entretenus pour redonner un cadre cohérent à l’architecture de Ledoux. L’esprit de l’architecte (un demi-cercle monumental inscrit dans un grand paysage) restait la référence, mais les jardins n’avaient pas encore de projet culturel spécifique. En 1973, la Saline royale est devenue membre du réseau européen des Centres culturels de rencontre, marquant ainsi un tournant dans son utilisation. Les espaces verts ont commencé à être intégrés dans des projets culturels, servant de lieux pour des expositions en plein air, des performances et des événements communautaires.
À la fin des années 1970, des efforts ont été déployés pour préparer le site à une reconnaissance internationale. Les jardins ont été réaménagés en écho aux plans de Ledoux, mettant en valeur les perspectives et les alignements d’arbres caractéristiques de l’architecture néoclassique.
1982-1999 – L’émancipation : le visage d’un patrimoine mondial

En 1982, la Saline royale est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial par l’UNESCO, soulignant son importance architecturale et historique. Cette reconnaissance internationale marque le début d’une nouvelle ère pour le site, avec une volonté de conserver et mettre en valeur les jardins. On reprend la tonte droite et les allées redeviennent rayonnantes.
À la fin des années 1990, les jardins de la Saline royale commencent à être aménagés de manière plus pérenne. Des projets paysagers sont initiés pour intégrer harmonieusement les jardins dans le paysage, toujours dans l’esprit du lieu. Ces aménagements visent à créer des espaces de promenade et de contemplation, tout en mettant en valeur la biodiversité locale. On réalise alors des plantations complémentaires.
2001-2022 – Le renouveau : le siècle des grands desseins

Les jardins de la Saline royale se sont transformés en un véritable laboratoire des métiers du paysage : d’abord à travers le Festival des jardins et sa première édition en 2001, qui propose chaque année des créations imaginées par des étudiants paysages-concepteurs, conçues par les établissements scolaires du territoire. En 2010, le parc est labellisé « Espace Naturel Sensible » puis « Refuge LPO » en 2012. À partir de 2021, sont aménagés les jardins en mouvement, inspirés du concept du jardinier-paysagiste Gilles Clément, explorant la dynamique du vivant au fil des saisons.
Cette évolution a culminé en 2022 avec l’inauguration du Cercle Immense conçu par l’agence Mayot & Toussaint, un vaste aménagement paysager de 13 hectares qui complète symboliquement le demi-cercle de Ledoux, réunissant 30 jardins, conçus autour de la biodiversité, de la pédagogie et de la durabilité. En 2024, la Saline inaugure une serre géodésique bioclimatique destinée à cultiver des plants plus tôt dans l’année, destinés à rejoindre le jardin maraîcher à proximité et in-fine alimenter son restaurant.
Aujourd’hui – Repenser le métier de jardinier : entre philosophie et technologie

La Saline royale innove aujourd’hui dans sa réflexion philosophique autour du métier de jardinier : conscience accrue des enjeux climatiques, expérimentation constante, plantation et adaptation de nouveaux végétaux, transmission des savoirs. Elle fait également un usage pertinent des nouvelles technologies afin d’améliorer ses connaissances sur les espèces végétales du lieu grâce à un logiciel de pointe. L’intégralité des arbres du parc sont cartographiés numériquement. Au travers de modélisations 3D et métriques précises, à 360°, le jardinier peut en quelque sorte disposer du carnet de santé de l’arbre et suivre ses constantes : croissance, maladies éventuelles, tailles et soins effectués, mesures statistiques.
Au fil des époques, des débuts manufacturiers aux progrès détonants du XXIe siècle, les jardins de la Saline royale évoluent, de simples jardins vivriers à un Cercle Immense entièrement cartographié grâce aux technologies de notre temps. Tantôt rêvés, créés, abandonnés, réhabilités, repensés – les jardins de la Saline ont toujours eu comme vocation première de refléter la vision de son créateur offrant aux visiteurs d’aujourd’hui une expérience à la fois esthétique, écologique et patrimoniale. Le temps dans toutes ses expressions et péripéties demeure finalement l’unique conteur des jardins de la Saline royale.





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